Longtemps perçue comme une simple question d’apparence ou d’hygiène de vie, l’obésité est aujourd’hui reconnue comme une maladie chronique par de nombreuses autorités de santé (OMS, HAS,…). Cette classification, fondée sur des données médicales ne fait pourtant pas l’unanimité.
Pour certains, parler de pathologie revient à médicaliser des morphologies diverses et à renforcer une stigmatisation déjà omniprésente envers les corps gros. D’autres s’interrogent sur l’influence de l’industrie pharmaceutique dans cette reconnaissance. Nous sommes dans un contexte où les traitements contre l’obésité représentent un marché en pleine expansion. Entre avancées scientifiques, enjeux économiques et revendications liées à la diversité corporelle, le débat dépasse largement la seule question du poids.
Ainsi, une interrogation persiste : l’obésité est-elle systématiquement une maladie, ou peut-elle constituer une variation corporelle sans conséquence sur la santé ? Explorer cette question suppose de croiser les regards médicaux, sociaux et éthiques afin de mieux comprendre ce qui se joue derrière cette classification.
Pourquoi l’obésité est classée comme maladie chronique ?
Définition d’une maladie
Étymologiquement le mot maladie vient du latin : « male habitus », en mauvais état.
La maladie est une « altération plus ou moins profonde et durable de la santé ; état d’une personne malade », mais aussi une « atteinte d’un ou de plusieurs organes, de leurs fonctions, qui se traduit par divers signes et symptômes ».
Fiche n°1 : MALADIE de la Société Française de Médecine Générale
La définition d’une maladie n’est pas universelle ni immuable. Elle évolue selon les époques, les sociétés, les références culturelles et les croyances collectives. Même au sein du monde médical, cette notion dépend des connaissances scientifiques disponibles. Sans oublier les outils permettant d’observer le corps humain et des critères choisis pour distinguer un état pathologique d’une simple variation du fonctionnement normal.
En pratique, la médecine qualifie généralement de maladie un ensemble de manifestations jugées anormales, reliées à une cause identifiable. Cette reconnaissance permet d’établir un diagnostic et de proposer une prise en charge adaptée, qui tient compte à la fois des données scientifiques et des besoins du patient.
Définition de l’obésité
L’obésité est aujourd’hui définit comme un IMC supérieur ou égal à 30 pour un adulte. L’obésité correspond à un excès de masse grasse entraînant des altérations métaboliques, hormonales et inflammatoires durables. 14
Les conséquences de l’obésité sur la santé
On parle aujourd’hui d’une maladie chronique multifactorielle, liée à un dérèglement des systèmes de régulation de l’équilibre énergétique (cerveau, hormones, métabolisme). Le tissu adipeux est hypertrophié et devient pro‑inflammatoire en libèrant des cytokines. 1 2 3
Métabolisme, pancréas et foie
Avec le temps, certaines personnes peuvent voir leur bilan biologique se détériorer. L’obésité favorise l’insulinorésistance, ce qui oblige le pancréas à sécréter davantage d’insuline. Les cellules β s’hypertrophient puis se fatiguent, ce qui ouvre la voie au diabète de type 2. Les graisses dans le sang peuvent se déséquilibrer (dyslipidémie) se manifestant par plus de triglycérides et de « mauvais » cholestérol (LDL) et moins de « bon » cholestérol (HDL). Cela augmente le risque de maladies cardiovasculaires. On parle alors de syndrome métabolique.
Les graisses peuvent s’accumuler dans le foie (stéatose métabolique / foie gras non alcoolique), pouvant évoluer vers une hépatite, une fibrose puis une cirrhose chez certains patients. Environ 70 à 90 % des personnes souffrant d’obésité et diabète type 2 ont une stéatose simple. La stéatose simple (absence d’inflammation) peut rester bénigne, mais elle peut évoluer. 4
Système cardio‑vasculaire et respiratoire
L’obésité augmente nettement le risque d’hypertension, de cardiopathie ischémique, d’insuffisance cardiaque, d’AVC et d’arythmies, via l’insulinorésistance, l’inflammation, la surcharge volumique sanguin et l’impact sur les cellules du muscle cardiaque. La graisse s’infiltre directement dans et autour du cœur, l’enflamme et l’empêche de bien se contracter.
Chaque unité supplémentaire d’IMC est associée à une hausse mesurable du risque d’insuffisance cardiaque. 5
La masse grasse thoraco‑abdominale gêne la mécanique ventilatoire et favorise l’apnée du sommeil.
Musculosquelettique, mobilité et qualité de vie
Des études récentes montrent qu’un IMC ≥ 35 augmente nettement les limitations de mobilité, d’auto‑soin, d’activités quotidiennes et la douleur, même sans autre maladie chronique associée. La fatigue, les douleurs articulaires et la dyspnée réduisent l’activité physique. (Lancet 2023, Obesity Reviews 2024)
Reproduction, hormones et cancers
Chez la femme, l’obésité favorise troubles ovulatoires, troubles de la fertilité, complications de grossesse (diabète gestationnel, HTA, pré‑éclampsie) et certaines cancers (sein post‑ménopause, endomètre, ovaire).
Chez l’homme, elle s’associe souvent à baisse de testostérone, troubles de la fertilité et dysfonction érectile.
Globalement, l’obésité augmente le risque de plusieurs cancers (colorectal, pancréas, œsophage, utérus, sein, rein…), via l’inflammation chronique, l’hyperinsulinémie et les perturbations hormonales.
Santé mentale
L’obésité est fréquemment associée à la dépression, troubles anxieux, stigmatisation sociale et baisse de la qualité de vie liée à la santé. L’impact de la grossophobie et la diet culture joue un rôle important sur la santé mentale et le sentiment de bien-être / bonheur des personnes concernées.
La relation est bidirectionnelle : l’obésité peut contribuer à des troubles de l’humeur, et les troubles de l’humeur peuvent favoriser la prise de poids.
Impact global
L’obésité est aujourd’hui l’un des principaux facteurs de risque de mortalité dans le monde, responsable de millions de décès par an via les maladies cardio‑vasculaires, le diabète, certains cancers et les complications musculosquelettiques. Le risque de complications augmente avec le degré d’excès pondéral et la durée d’exposition. Une perte de poids modeste (5–10%) améliore déjà la pression artérielle, la glycémie, les lipides et la qualité de vie. 8

Pourquoi le classement de l’obésité comme maladie est contesté ?
Les limites de l’IMC
L’IMC (Indice de Masse Corporelle) est très utilisé pour évaluer le poids par rapport à la taille, mais il a plusieurs limites importantes, surtout pour évaluer la santé individuelle.
IMC = poids (kg) ÷ taille² (m²)
Classement IMC :
- < 18,5 → insuffisance pondérale
- 18,5 ‑ 24,9 → poids normal
- 25 ‑ 29,9 → surpoids
- 30 ‑ 34,9 → obésité modéré (classe I)
- 35 ‑ 39,9 → obésité sévère (classe II)
- ≥ 40 → obésité massive ou morbide (classe III)
Mais l’IMC ne distingue pas la composition corporelle. Elle ne différencie pas masse grasse / masse musculaire. Exemple : un sportif très musclé peut avoir un IMC élevé sans excès de graisse.
Elle ne reflète pas la répartition des graisses. Deux personnes avec le même IMC peuvent avoir des risques cardiovasculaires très différents en fonction de la localisation de la graisse.
Les femmes ont naturellement plus de graisse que les hommes et l’IMC ne le prend pas en compte.
Les seuils d’IMC ne sont pas identiques pour tous les groupes ethniques et certaines personnes avec un IMC « normal » ont un syndrome métabolique, syndrome associé à l’obésité. 9
L’IMC est utile pour des évaluations globales de population, mais il ne suffit pas pour juger la santé d’un individu.
Cette réalité soulève des questions importantes : faut-il systématiquement considérer l’obésité comme une maladie, ou peut-elle parfois être simplement une variation corporelle naturelle ?
L’obésité métaboliquement saine
On décrit parfois des personnes obèses avec tension normale, bilan lipidique et glycémie normaux, que l’on qualifie d’obésité métaboliquement saine. Les études montrent cependant que, même chez ces profils, le risque de diabète, de maladies cardio‑vasculaires ou d’arthrose reste plus élevé que chez les personnes de poids normal, surtout à long terme. 6
L’obésité métaboliquement saine existe donc bien mais reste minoritaire parmi les personnes souffrant d’obésités et varie selon les définitions utilisées (entre 6% et 32% de personnes concernées). Sa prévalence dépend aussi du mode de vie. L’obésité métaboliquement saine est plus fréquente chez les femmes. 10 Cependant, même avec un bon mode de vie, ce phénotype est souvent temporaire : 30-50% des cas évoluent vers des complications en 5 à 10 ans, surtout si le poids augmente. 11
Ce n’est pas “rare” au sens absolu, mais ça reste minoritaire et instable, d’où l’importance de surveiller même ces profils.
Stigmatisation
La médicalisation systématique de l’obésité fait l’objet de débats, notamment en raison de ses effets potentiels sur la stigmatisation des personnes concernées. Réduire l’évaluation de la santé au poids ou à l’IMC peut renforcer les représentations simplistes associant corpulence et mauvaise santé, alors même que l’état de santé résulte d’une combinaison complexe de facteurs biologiques, génétiques, métaboliques, psychologiques et sociaux.
En pratique, cette focalisation peut conduire à des biais de prise en charge, à des retards diagnostiques et à une détérioration de la relation de soin. Certains auteurs et associations estiment ainsi que considérer systématiquement l’obésité comme une maladie peut contribuer à pathologiser des corps et renforcer la grossophobie, avec des effets paradoxalement délétères sur l’accès aux soins et la santé globale des personnes.
L’industrie
L’impact des laboratoires pharmaceutiques peut clairement être questionné. Les médicaments autour de la perte de poids sont une vraie source de richesse pour les entreprises. Les laboratoires ont donc tout intérêt à ce que l’obésité soit un problème à régler.
Les médicaments GLP-1 (Wegovy, Mounjaro, Saxenda) explosent : 40 milliards de dollars de vente en 2023 avec une prévisions de 150 milliards en 2032. Novo Nordisk et Eli Lilly deviennent des géants boursiers grâce à ces “blockbusters”. Un point qui doit appeler à de la vigilance de la part des professionnels de santé et de la haute autorité de santé. 12
L’effet Yoyo
On parle de weight cycling ou effet Yoyo quand on alterne phases de restriction (régime) et reprises de poids, parfois au‑delà du poids de départ. Cela concerne autant les régimes répétés que les variations rapides de poids chez des sportifs soumis à des catégories de poids.
L’effet yoyo des régimes peut être plus délétère pour la santé que l’obésité stable, en induisant inflammation, stress métabolique et risques cardiovasculaires accrus.
Les cycles de perte/reprise favorisent la reprise de masse grasse plutôt que de masse musculaire, ce qui abaisse les besoins énergétiques et facilite la rechute pondérale. Le yoyo est associé à une insulinorésistance qui augmentent le risque de prédiabète et de diabète de type 2. Le poids qui monte et descend provoque des « sursauts » répétés de pression artérielle, fréquence cardiaque, lipides sanguins et charge de travail cardiaque, ce qui stresse le système cardiovasculaire. Plusieurs cohortes retrouvent une association entre poids yoyo et moins bon profil cardio‑métabolique, plus d’événements cardiovasculaires et parfois une mortalité plus élevée, indépendamment du poids moyen.
Le yoyo est lié à davantage de tour de taille, de risque d’hypertension, de calculs biliaires et possiblement à un vieillissement biologique plus rapide (télomères plus courts) dans certaines études.
Il augmente le risque de comportements alimentaires désordonnées (restriction extrême, compulsions, hypercontrôle calorique, surentraînement) et peut dériver vers de vrais troubles des conduites alimentaires (TCA) en fonction du profil de la personne. 13
Ce que dit la science aujourd’hui
L’obésité est une maladie chronique complexe, MAIS tous les corps gros ne sont pas forcément en mauvaise santé, ET la santé ne se résume pas au poids. L’individualisation doit être la priorité des équipes médicales qui accompagnent les personnes souffrant d’obésités.
Depuis 2025, on distingue l’obésité préclinique qui correspond à un excès de graisse sans dysfonction organique ni limitation quotidienne (risque accru futur toujours présent), de l’obésité clinique qui correspond à un excès de graisse avec retentissement direct : HTA, diabète, arthrose, etc.).
De l’autre coté on peut voir que l’obésité reste encore parfois trop souvent associée à une simple question d’esthétique pour le grand public. Dans l’imaginaire collectif, elle renvoie d’abord à l’apparence corporelle et aux normes de beauté plutôt qu’à ses dimensions médicales complexes. Cette réduction du problème au seul aspect visuel entretient des jugements moraux et une stigmatisation des personnes concernées, au détriment d’une compréhension plus globale des mécanismes biologiques, psychologiques et sociaux en jeu.
La déclassification comme maladie de l'obésité soulève également des enjeux majeurs.
Le statut de maladie permet en effet une reconnaissance institutionnelle ouvrant l’accès au remboursement des soins, à des parcours de prise en charge structurés et au financement de la recherche scientifique. Retirer cette classification risquerait d’invisibiliser les difficultés médicales, fonctionnelles et psychologiques pouvant être associées à l’obésité.
Pour finir
L’obésité est bien une affaire de santé publique. Mais cela ne doit pas servir de prétexte aux injonctions à maigrir, ni à la grossophobie des personnes grosses en général. L’obésité reste systémique. Une approche centrée sur la santé globale plutôt que le poids seul est donc bien plus pertinent au vu de nos connaissances sur le sujet. 7
L’obésité est donc une maladie (au même titre que la dénutrition) et son classement évoluera encore avec les avancés scientifiques et le travail des chercheurs sur le sujet, sans oublier le travail des militants.
Et si comme moi vous ne comprenez pas la politique de santé sur l’obésité alors cet article pourrait vous plaire.
Christine Savalli 🍒 Une diététicienne qui vous veut du bien 😌
Alimentations végétales, Comportement alimentaire et Fertilité
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